L’art à l’ère des réseaux sociaux
L’art après Instagram
Les révolutions technologiques et numériques sont moteurs de création pour les artistes. Les réseaux sociaux sont quant à eux des plateformes d’échanges intéressantes pour ces derniers, que ce soit pour communiquer ou pour se tenir informer. Ils sont aussi des reflets de notre société, d’un point de vue sociologique ils mettent en image une population mondiale, qui tient dans une poche. Ils rapprochent et ils éloignent. Instagram est tout particulièrement intéressant car il est énormément utilisé par les galeries d’art ainsi que par les artistes. Il est devenu un réseau social si reconnu que certains artistes s’approprient son vocabulaire. Instagram est peut-être à la façon de certains jeux vidéos en ligne (Second life, Imvu, VR Chat, existent respectivement depuis 2003, 2004, 2017) devenu un deuxième monde. Nous nous y exprimons, nous y mettons nos visages, nos travaux, nos pensées, nous interagissons entre nous, nous nous déplaçons. Instagram est un prolongement de nos vies, qui tient dans notre main et dont toutes les interactions peuvent avoir des conséquences. Elles peuvent d’ailleurs être extrêmes, vous pouvez être glorifié comme lynché du jour au lendemain. Il est important de comprendre que notre univers numérique n’est absolument pas quelque chose d’irréel ; il fait partie de nos vies et de notre réalité et il est pertinent de relever les impacts qu’il a sur l’art. Cet univers numérique, nous le partageons de manière mondiale. C’est en regardant les chiffres et analyses des réseaux sociaux que l’on se rend le mieux compte de leur utilisation effrénée. Sur Instagram, depuis 2010, année du lancement de ce réseau social, plus de 50 milliards de photos y ont été postées.
Dans un premier temps Instagram fut la possibilité de partager des images d’œuvres d’art, de le rendre accessible à la majorité. Aujourd’hui c’est une réalité, l’art est plus accessible seulement diffusé dans un flux d’informations constant. La limite entre artiste et influenceur.euse.s devient floue puisque les images d’œuvres côtoient d’autres images et sont sur le même feed donc mises au même niveau.
C’est le cas pour Cindy Sherman qui poste régulièrement des images d’elle retouchées sur Instagram, elle joue avec les filtres et les normes que l’on retrouve sur la plateforme. Elle propose une sorte de cahier artistique où elle partage ses recherches qui finalement se nourrissent de ce réseau social. Le feed de cette dernière est alors remplie de photos de projet, de publication politique, vidéo ou photographie plus personnelle. Finalement l’artiste se prête au jeu des réseaux sociaux, tout en ayant autant d’abonné.e.s grâce à leur travail artistique, il joue le jeu des influenceurs. Le partage du travail de Cindy Sherman sur Instagram résonne d’autant avec la plateforme, car elle a toujours travaillé autour du visage. Son travail tourne autour de l’hybridation, le masque, elle entreprend un jeu autour de son identité, chose qu’Instagram permet à n’importe quel utilisateur.rice.
Dans la partie précédente, je parlais du jeu que met en place Instagram, à savoir ses propres canons de beautés, le dévoilement du corps et de la vie privée à outrance. Ce qui m’amène a parler du projet New Portraits de Richard Prince exposé en 2014 a la galerie Gagosian. Ce projet part d’un repérage de portraits photographiques sur la plateforme Instagram dont il commente les images choisies. Ces images sont alors capturées et imprimées sur toile. Comme je le disais précédemment, la plateforme permet un accès libre aux images et leur réappropriation, mettant les questions de droit d’auteur en jeu. Richard Prince s’est donc approprié ces images sans demander leurs droits aux propriétaires et les a vendu plusieurs milliers d’euros. Ce projet fut alors au cœur de nombreuses critiques, certains médias qualifiant même Richard Prince de voleur. Pourtant lorsque des images sont postées sur Instagram, leur créateur.rice accorde une licence mondiale et non exhaustive à la plateforme, c’est en ce sens que Richard Prince a certainement voulu interroger ces images. Ici, il répète le jeu d’Instagram en s’appropriant des photographies ne lui appartenant pas mais qui pourtant appartiennent dans un sens à tout le monde puisqu’elles sont accessibles et utilisables par l’entièreté des utilisateurs.
Cependant en tant qu’artiste les droits d’auteurs devraient être une problématique importante pour Richard Prince, aurait-il pu questionner ces problématiques liées à Instagram sans utiliser des photographies privées d’une plateforme ? Certains comptes dont les photographies ont été utilisées, tel que @suicidegirls, ont donc vendu la même image pour une somme beaucoup plus dérisoire afin d’essayer d’avoir le dernier mot.
Ce travail de Richard Prince utilise les codes d’Instagram ainsi que son esthétique puisque ce sont de simples captures d’écran. Tout l’enjeu de son propos est la réappropriation de photographies d’Instagram en apparence “libre de droit” pourtant c’est une des dérives d’Instagram: cet opportunisme qui est de voler des photos et de s’en servir pour les monétiser ou de les utiliser à d’autres fins. Instagram est donc une plateforme permettant une certaine liberté qui ne s’arrête pas où celle des autres commencent, ce qui crée une opposition entre l’ouverture de parole et des représentations contre les vols d’images ou à la censure aléatoire.


