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L’art à l’ère des réseaux sociaux

La représentation de la femme sur Instagram

 “Humans are a migratory species. Our ancestors have always been on the move. We move from rural areas to megacities, or we move into the cloud because of our dreams. We move Facebook to Snapchat to Instagram stories. We move because of wars that are being fought and the physical dangers they pose or because of our infinite curiosity. We move physically and virtually.”

Link In Bio, Art after social media

“L’homme est une espèce migratrice. Nos ancêtres ont toujours été en mouvement. Nous passons des zones rurales aux mégalopoles, où nous passons au cloud à cause de nos rêves. Nous déplaçons Facebook vers Snapchat vers les stories Instagram. Nous nous déplaçons à cause des guerres qui se déroulent et des dangers physiques qu’elles représentent ou à cause de notre infinie curiosité. Nous nous déplaçons physiquement et virtuellement.”

Link In Bio, Art after social media

Si je m’intéresse aux réseaux sociaux pour ce mémoire, c’est qu’ils sont porteurs de lutte. Plusieurs mouvements ont vu le jour sur Instagram, comme par exemple le tristement célèbre #metoo qui prit de l’ampleur sur Twitter après 2017 à la suite de l’affaire Weinstein. #metoo sera le précurseur de plusieurs mouvements féministes. Pour rappelle le #metoo est un mouvement sur les réseaux sociaux encourageant la libération de la parole des femmes principalement au sujet des violence sexuelles. Cette prise de parole est importante, car les violences sexuelles subies par les femmes sont courantes, souvent minimisées et impunies. Pour Warda Khemilat, doctorante en sciences de l’information et de la communication à LIRCES, Instagram est un média où sont «nés une pluralité de mouvements en ligne» dont témoignent plusieurs comptes tels que @balancetonagency, @balancetastartup ou encore @payetontournage. Ces différents comptes sont suivis par plusieurs milliers de personnes. Leur but est avant tout d’écouter puis de diffuser la parole des femmes. 

Ces différents mouvements qui naissent sur Instagram sous forme de profil  ne concernent pas que les violences faites aux femmes. Nous pouvons retrouver plusieurs comptes libérant la parole sur les violences racistes, lgbtqia+phobes, validistes, classistes. Pour en citer quelques uns : @lecoindeslgbt, @decolonisonsnous, @tan_polyvalence, @payetapsychophobieLa libération de la parole entraîne aussi l’envie de reconstituer l’histoire: plusieurs comptes tenus par des femmes font un travail de mémoire pour remettre en lumière des femmes oubliées. Le compte @mariebongars fait un travail journalistique et historique pour proposer des articles sur Instagram mettant en lumière les femmes dans la société. @Awarewomenart (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) est un compte Instagram et aussi un site internet, plus complet, qui regroupe le travail de femmes artistes.

 

Nous allons nous intéresser particulièrement à la production d’images féminines. Avec les réseaux sociaux nous pouvons identifier plusieurs phénomènes dont nous allons parler ici. 

Les réseaux sociaux offrent à n’importe qui la possibilité de produire des images, grâce à des outils de création et de retouches qui sont disponibles sur la plateforme et enfin de pouvoir les promouvoir en les diffusant sur cette même plateforme. Ils offrent donc la possibilité aux femmes d’être devant et derrière la caméra des photographies ou vidéos postées sur leur réseaux, mais aussi de pouvoir les diffuser sur leur propre compte. C’est ainsi que nous retrouvons plusieurs catégories de contenu fait par des femmes. Ceux qui m’intéressent et que nous allons mettre en relation sont les images produites en réponse aux canons de beauté déjà mis en place avant les réseaux sociaux. Les images produites par des femmes qui essayent d’utiliser Instagram pour diffuser du contenu proposant des corps différents des normes. Enfin, les créatrices de contenu qui proposent des images correspondant plus ou moins aux normes et sur lequel il y a monétisation. 

 

Instagram a mis en place ses propres canons de beauté, il suffit d’aller voir quelques stories pour se rendre compte que les filtres disponibles sur l’application sont énormément utilisés, au point parfois même de remplacer la véritable apparence des utilisateur.rice.s. Sur Instagram les corps sont pour la grande majorité lisses et sans imperfections. Le contenu qui y est posté par des influenceur.euse.s fait ressentir une certaine pression aux utilisateur.trice.s qui veulent, à force de matraquage, ressembler à leurs idoles. Le contenu proposant des corps féminins est présent partout sur Instagram, ces corps répondent pour la plupart aux normes, normes qui sont celles mises en place par la domination masculine. Cependant cette norme est complètement irréaliste car basée sur des idéaux beauté inatteignables. Ces corps souvent dénudés posent la question de la sexualisation des femmes sur Instagram. Le contenu est partagé, capturé, “reposté” parfois jusqu’à dénaturer l’intention première de l’image, par des personnes étrangères à sa production. Ces corps dénudés sur Instagram sont autorisés même si une partie subit la censure. Plusieurs utilisateur.rice.s d’Instagram ont commencé à relever des discriminations que subissent certains corps : Instagram censure plus facilement certaines caractéristiques du corps féminin telles que les tétons. 

 

 

Dans son étude Instagram ou la dictature consentie : Genre, sexualisation et marketing réseau de l’image carré, Sarah Marchand explique que de tels scandales sont monnaie courante depuis 2013 comme le montre le mouvement #freethenipples. Ce sont d’ailleurs les femmes qui sont le plus censurées sur l’application de photos. L’autrice constate qu’Instagram ne tolère pas tout le temps les contenus exposant les jambes non-épilées, les aisselles non-épilées, les mamelons apparents et les images de menstruations. Plusieurs comptes Instagram font bouger les normes, en exploitant les possibilités de revendication qu’offrent les réseaux sociaux. Elles arrivent à produire des images montrant des corps plus diversifiés et plus inclusifs. Ces comptes sont soutenus par une communauté importante qui, en partageant massivement leur contenu, rend possible la lutte contre la censure. Lorsque je parlais de l’utilisation des normes comme outils, je pensais d’une part à la communauté existante d’influenceuses qui utilisent les normes féminines et les clichés de beauté pour créer du contenu et le monétiser. Je trouve intéressant que l’on puisse retrouver ces trois catégories d’images se côtoyant sur une même plateforme. D’ailleurs nous allons nous intéresser à une artiste qui travaille autour de ces différentes figures et images féminines que l’on peut retrouver sur les réseaux sociaux.

Molly Soda est une artiste de 32 ans ayant grandi avec le développement des premier réseaux sociaux tel que Myspace. Autant artiste qu’influenceuse, Molly cumule 60k followers sur Instagram. Ici nous allons nous intéresser à son exposition solo Me and my gURLs à la galerie Annka Kultys (Londres). 

La pièce d’exposition est tapissée d’images, comme des posters: ce sont des images de Molly via une webcam ou alors des gifs certainement trouvés sur les réseaux sociaux. 

Des corps, il y en a partout et des écrans aussi. Qu’ils soient réels ou en images. Ces corps sont pour la plupart des avatars 3D, certains sont sexualisés et d’autres plus enfantins. Ils rappellent les jeux en ligne qui étaient très populaires auprès de la génération Z lors de leur enfance. Ici c’est un travail de collecte et d’archivage de toutes les images qui construisent l’Image de la femme. L’artiste questionne cette construction en mélangeant des images déjà disponibles sur internet et celles qu’elle produit et celles qui sont en cours de production. Elle pratique le montage, la retouche, car la construction de l’image de la femme est remise en question par l’utilisation des réseau sociaux

 

“La question du corps aujourd’hui s’articule avec le désir de s’identifier à ce corps virtuel, issu du jeu vidéo, c’est-à-dire un corps étrange, surdimensionné, « siliconé », avec ses ajouts de formes artificielles sur certaines parties du corps”

Du cinéma à la psychanalyse, le féminin interrogé,
Vannina Micheli-Rechtman, Margherita Balzerani

 Molly Soda met son identité en jeu, s’hybridant avec ses avatars ou avec d’autres personnes. Elle s’expose en musée, mais aussi sur internet laissant des milliers de personnes s’exprimer sur sa production. Dans “Me and my gURLs”, on retrouve un rouleau de papier de plus de 15 mètres sur lequel des commentaires y ont été imprimés. Ce sont ceux d’une de ces vidéos publiée sur Youtube. La matière produite par le réseau devient œuvre. Être présent sur les réseaux sociaux c’est s’exposer à la critique positive ou négative de n’importe qui, qu’on la veuille ou non. Cette critique est ici proposée comme un parchemin, elle devient un objet physique, elle est matérialisée. 

 

Dans ce travail de Molly Soda on peut voir à quel point les réseaux sociaux sont une source de création. Si nous allons plus loin et que nous explorons ses différents réseaux sociaux, nous pouvons voir à quel point cet outil suscite un engouement créatif par le biais de l’application qui permet retouches d’images, textes, filtres..etc. ainsi qu’une rapidité de diffusion qui pourtant a ses limites puisque tous les contenus postés ne reçoivent pas la même visibilité en fonction de leur attractivité qui est jugée par un algorithme. Diffusion qui est sans limite et qui implique une audience, cette dernière est ouvertement critique et parfois les comportements que l’on peut retrouver sur ses réseaux sociaux sont dangereux. Un autre comportement dangereux des réseaux sociaux est la mise en avant excessive des normes de beauté par les algorithmes. Dans “Me and my gURLs” on peut voir ces images dominantes à travers les différentes représentations féminines répondant pour la plupart au cliché de la bimbo. Molly Soda met en jeu son identité en confrontant son corps aux avatars “bimbo”, en ré-utilisant des codes qui leurs sont associés.