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Le mouvement bimbo

 Fétiche et travail du sexe

Pour aller plus loin la « bimboification » est considéré comme un fétiche, un processus où la personne essaie de devenir une parfaite lovedoll, pour citer Alicia Amira dans ses termes plus crus : « la bimbofication est un fétiche adulte signifiant modifier en permanence votre apparence, votre style, votre vie, votre comportement pour devenir une poupée bimbo en plastique f * ck ». 

Le phénomène bimbo ne peut être dissocié du travail du sexe. De par sa présence dans la communauté, les travailleur.euse.s du sexe ont certainement apportés un certain nombre de codes venant compléter l’attirail de le.a bimbo. Ces codes par leur présence ou absence peuvent faire passer d’une esthétique dite « girly » à une esthétique dite « bimbo » qui est plus orientée vers la sexualité. Les codes que l’on peut retrouver les plus fréquemment sont une apparence physique extrêmement codifiée, « vulgaire », des attributs sexuels (seins, lèvres, fesses) énormément augmentés, un maquillage extravagant et des ongles longs, des vêtements peu couvrants, des accessoires divers ayant une esthétique ou une provenance du milieu BDSM (talons plateforme, choker..etc). Ses codes ne sont pas issus du travail du sexe même, mais le rappelle car se sont des outilds qui sont utilisés majoritairement par des travaileur.euse.s du sexe afin de se sursexualisé pour répondre à une demande. 

Tout de même, il est à noter que la plupart de ses codes sexués sont toujours détournés avec des couleurs roses ou pastelles  des couleurs plus associées à l’enfance féminine, des paillettes, de la fourrure ou encore des imprimés animaux, des marques déstinées aux enfants de type Hello Kitty ou Barbie. On peut donc observer une certaine ambivalence entre l’esthétique même des codes et le vecteur qu’ils incarnent.  Par exemple Alicia Amira arbore un t-shirt de sa marque reprenant l’esthétique de Barbie tout en remplaçant le mot « Barbie » par « fuck doll » ou encore « bitch ».

 

En ce qui concerne le fétiche qui est défini comme un « objet provoquant et satisfaisant les désirs sexuels chez le fétichiste », il y a dans le mouvement bimbo une considération du corps comme étant une enveloppe modifiable, redéfinissable qui s’inscrit dans le fait de performer ou d’incarner l’objet. Cet objet repose sur les clichés corporels et esthétiques les plus patriarcaux possibles : il vise à incarner « the human bimbo fuckdoll » littéralement « la poupée de baise bimbo humaine ». Cependant le choix d’incarner cet objet ou alors cette envie irrépressible de devenir cet objet, est ici bien un choix découlant d’un fantasme.

Ici ces fantasmes peuvent être qualifiés de « kink ». Provenant de sexualité « kinky » qui exprime une sexualité « tordue » (en dehors des normes). Ce kink, au même titre que d’autres pratiques sexuelles non traditionnelles, est marginalisé d’autant plus qu’il n’est pas dissimulable. 

C’est dans le travail du sexe, je pense, que l’on comprend le mieux ce qu’est l’empouvoirement des femmes utilisant le stéréotype comme esthétique. Lors de mon interview en 2018 de Beverly, travailleuse du sexe et personne transgenre, elle me confiait que l’utilisation des codes ultra féminins (position, vêtements, accessoires, langage) est un réel plaisir pour elle, mais surtout un outil très important de son business. Les femmes sont ancrées dans des stéréotypes, mais beaucoup d’hommes sont eux aussi friands de cette esthétique. C’est ainsi que ces clichés deviennent de vrais outils commerciaux, des outils imposés deviennent des outils réutilisés consciemment, sujets de réappropriation afin de survivre dans cette société capitaliste. Lorsque je parle de survivre en société capitaliste, je pense à mes adelphes transgenres, ne répondant pas à une identité de genre bien précise, LGBTQIA+ et souvent ne répondant pas aux normes de genre physique. Pour ces personnes trouver un travail et le garder est chose ardue dans notre société. 

 

Le capitalisme « qui transforment inlassablement les angoisses collectives en marché porteur » a ciblé les femmes dans un premier temps, ce n’est pas pour rien que les premiers commerces s’appelaient “lady’ mile”. Le capitalisme utilise donc les insécurités des femmes causées par les diktats de beauté ou norme de genre pour pouvoir mieux vendre leurs produits, se répercutant sur la jeunesse féminine. 

C’est ainsi que l’on peut observer un lien fort entre capitalisme et sexisme, « La déferlante du rose girly ne date que du milieu des années 1980, lorsque l’amplification des différences d’âge et de sexe devint une stratégie clé du marketing ciblant les enfants. » Cette sexualisation de la jeunesse est un phénomène que l’on peut retrouver sur Instagram à travers des jeunes filles mimant les comportement, tutos, danses de leur influenceur.euse.s souvent bien plus âgés qu’iels. 

¹ : Beauté Fatale, Mona Chollet
² : Laurie Essig, American plastic. Boob Jobs, Credit Cards, and Our Quest for Perfection, Beacon, Boston, 2010, lu dans Beauté fatale, Mona Chollet
³ : Beauté Fatale, Mona Chollet

Tout comme les réseaux sociaux qui imposent leurs normes et codes, notre société capitaliste et patriarcale impose un monde du travail sexiste et hostile. 

Comme je le disais précédemment, les normes de beauté que vendent le capitalisme sont aussi réutilisées pour vendre d’autres produits, si ce n’est le corps féminin ou même sa sexualité. C’est alors que le travail du sexe est à interroger puisqu’il réutilise le sexe, les normes et le corps féminins : ce qui est vendu et ce qui fait vendre. 

 

Qu’en est-il lorsque ce sont des femmes qui produisent son service lié à la sexualité, à la norme et aux corps ?

Disclaimer : elles sont encore et toujours en lutte pour leur reconnaissance. Cependant la plupart s’épanouissent dans leur travail car elles sont maîtresses de leur identité, de leurs codes, de leur corps.

Ont-elles réussi à déjouer la pression autour de leur corps dans le travail et en dehors ?

Ont-elles réussi à déjouer les plans de l’hétérosexualité bien-pensante en monétisant leurs relations sexuelles ?

Ont- elles atteint la liberté sexuelle et l’indépendance économique grâce à cette dernière ?

L’artiste Marilou Poncin a produit une pièce sur le travail du sexe en s’intéressant plus particulièrment aux camgirls. Cette pièce s’intitule  » Cam girl next door / roxy’s room  » et est constituée de deux vidéos. On y retrouve une jeune femme du nom de Roxy évoluant dans une chambre surchargée de décorations scintillantes et bariolées, dans cette vidéo elle parle de sa rencontre avec le milieu des camgirls qui se fit par hasard en circulant sur internet. Sa chambre ressemble presque à celle d’une adolescente, remplie de motifs, de lumières et de paillettes, elle symbolise la chambre féminine selon les normes. Roxy est habillée de manière sexualisée, maquillée et coiffée, elle se trémousse devant la caméra en parlant sensuellement. Elle incarne la cam girl, cependant dans cette vidéo le cliché est rejoué une deuxième fois, car oui il est empouvoirant de réutiliser les normes de genre féminin pour en faire son travail, mais comme le dit Roxy dans la vidéo, sur les sites de camgirl, on peut trouver tous les fantasmes, tous les corps et elle doit bien être le fantasme de quelqu’un, si ce n’est le fantasme de tout le monde ? Car finalement, c’est une jolie jeune femme blanche. Je me demande ici si le choix de la performeuse est judicieux, quitte à s’intéresser au cliché de TDS ne faudrait-il pas essayer de sortir des clichés sur certains points ? 

Toutefois, comme elle le soulève à la fin de Cam girl next door, elle est un fantasme, «Tu donnes juste à des gens le produit qu’ils cherchent, là le produit c’est… c’est un fantasme et c’est moi l’actrice de ce fantasme, c’est plutôt cool putain». Ce fantasme est celui de la jeune femme très féminine qui incarne les normes, en joue et les performe lors de session cam où elle est rémunérée «Je me suis dit, pour une fois qu’il y un mec qui paye pour son porno». Dans la vidéo mise en parallèle à cette dernière, Roxy’s room, la chambre est beaucoup moins décorée et Roxy est devant la caméra de son ordinateur. Elle fait son spectacle lorsqu’à la fin elle disparaît de la caméra. Puis, son corps coupé au niveau de la tête, des bras et des jambes réapparaît. Cette image du corps est alors objectifiante, son corps perd de ses caractéristiques primordiales, peut être pour incarner tous les corps et surtout ceux perdus dans la foule de corps dépersonnifiés sur internet ? 

Dans cette vidéo la chambre est close. Il n’y aucune vue sur le monde extérieur au contraire de Roxy’s room où le spectateur change de point de vue et est directement dans l’ordinateur : dans le fond de la pièce il peut voir un poster de fenêtre ouverte sur la mer. Ce changement de caméra pourrait-il symboliser l’ouverture de la chambre, du lieu à soi vers le monde extérieur par le prisme de l’ordinateur et par extension par les réseaux sociaux ? 

 

La chambre est un lieu souvent interrogé par les artistes femmes. On retrouve ce lieu dans les projets Me and my gurls de Molly Soda, Cam girl next door / roxy’s room de Marilou Poncin ou bien Ta hlel a universmed de Sara Sadik. Dans ces trois projets, la chambre est interrogée par le prisme de la féminité, mais aussi par celui des réseaux sociaux. Virginia Woolf sort en 1929 un livre intitulé A room of One’s Own, traduit par la suite en 1965  par Une chambre à soi. Pourtant ce livre fut en 2016 l’objet d’une retraduction et le titre devient alors Un lieu à soi. Auparavant le titre renvoyait la femme encore une fois à l’espace domestique qu’est la maison et plus particulièrement la chambre à coucher. On peut donc voir l’importance que cette pièce peut avoir symboliquement, les artistes femme la questionnent, car elles y ont toujours été associées. 

 

Dans ces trois projets, je vois une ouverture de la chambre par le biais des réseaux sociaux. Le téléphone, mais plus particulièrement l’ordinateur qui est dans la chambre, le monde numérique s’ouvre donc sur la chambre. Le monde numérique dont les réseaux sociaux font partie est un monde en apparence de libre pensée comme l’on a pu le voir précédemment, un nouvel espace intime qui pourrait remplacer celui de la chambre. Un espace intime et peut être politique, puisque partagé avec d’autres utilisateurs, qui se déploie comme un journal intime sur Internet. Peut-être y aurait-t-il d’ailleurs, un parallèle à faire entre les chambres tapissées de posters et les comptes remplis de photographies.