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Le mouvement bimbo

Féminisme intersectionnel

Il n’est pas surprenant que la communauté bimbo soit tombée sous de sévères critiques. En effet, ses membres réutilisent tous les codes misogynes imposés aux femmes tout en se revendiquant féministes. Cela s’oppose totalement à des définitions féministes plus traditionnelles. Le.a bimbo revendique son droit à la sexualité et la sexualité qu’iel incarne par le biais du symbole/stéréotype, nous pouvons lire Catharine MacKinnon soutenir au contraire que la sexualité féminine ne peut exister dans un monde patriarcal car cette sexualité serait influencée et surtout dominée par le machisme.

« Une théorie de la sexualité devient féministe dans la mesure où elle traite la sexualité comme une construction sociale du pouvoir masculin: définie par les hommes, imposée aux femmes et constitutive au sens du genre. Une telle approche centre le féminisme sur la perspective de la subordination des femmes aux hommes car elle identifie le sexe – c’est-à-dire la sexualité de domination et de soumission – comme crucial, comme fondamental, comme à un certain niveau définitif, dans ce processus. La théorie féministe devient un projet d’analyse de cette situation pour y faire face pour ce qu’elle est, afin de la changer. »

Catharine MacKinnon

Tout l’enjeu se trouve ici, reconnaître le machisme que subit la sexualité féminine, est-ce lutter contre ces stéréotypes de genre ? « Aujourd’hui, la critique de la domination masculine se concentre fortement sur la lutte contre les images »¹ Cependant dévoilées et déconstruites, ces images ont –elles une réelle efficacité politique ? Rendre visible la domination et en dévoiler les mécanismes sont des voies nécessaires, mais « l’action vient- elle de la dénonciation, de la déconstruction du dévoilement, ou, au contraire de l’affirmation, du déplacement, de la subversion ? »²

 ¹ et ² : Les excès du genres : concept, image, nudité,
Geneviève Fraisse

“Ou faut-il, au contraire, partir des discours et pratiques de l’émancipation, et développer la complexité de la mise en cause d’un ordre établi, ici l’ordre sexuel, hiérarchique et inégalitaire ? Cela supposerait alors que l’émancipation se montre non seulement dans sa complexité mais aussi dans ses contradictions, contradictions avec les pensées des autres égalités, contradictions internes au féminisme lui-même.”

Geneviève Fraisse

La série Blade for Babes de Margaux Corda illustre cette complexité. À première vue, c’est une série de photographies aux tonalités rose et nude composées d’objets féminins étincelants. Cependant les codes féminins utilisés dans ces photographies remettent en question les objets ou les personnes présentent sur les photos. Par exemple, sur la deuxième photo nous pouvons voir une personne portant une cagoule rose fluo. Cette personne est maquillée et fait la moue. Nous pourrions d’abord penser à une femme même si aucune indication ne nous indique son genre, pas même son corps. La série joue pourtant de clichés féminin, avec le couteau de cuisine qui est devenu un accessoire de mode ou un bijou. Le gloss pour enfant, objet partagé entre jeux et sexualisation enfantine. Ce cliché nous interroge sur l’innocence des enfants vis à vis des jeux sexistes et préconditionnant au cliché de genre. Ensuite il y a un string à strass, parfait accessoire de la femme fatale, pourtant il est porté par une personne ayant des poils sur le pubis, loin des stéréotypes féminins qui voudraient que les poils n’existent pas chez la femme. Nous nous arrêterons sur une dernière image qui nous montre une personne accroupie, cette personne a une allure répondant plutôt à la norme masculine cependant iel n’est pas masculine non plus, iel n’est pas ce qu’on appelle viril. Au contraire, iel a l’air sensible, songeur.se. C’est la seule personne représentée de plain pied dans cette série. En portant un regard global sur la série, on peut imaginer que cette personne réfléchit sur ces notions de corps, d’identité, de genre. Iel porte un gilet réfléchissant comme s’il fallait que quelque chose se voit, comme s’il fallait mettre quelque chose en évidence, quelque chose qui pourrait être de l’ordre du genre ou de l’orientation sexuelle. Pourtant ce gilet réfléchissant est tout autant porté lors des accidents, lorsqu’il y a un danger, peut-être pour rappeler comme d’autre photo de cette série à qu’elle point sortir du champ des normes est dangereux.

 

Ici le travail de Margaux Corda s’axe principalement sur la question de la beauté, les diktats imposés aux femmes et aux hommes. Elle questionne les clichés à travers des figures et des objets, ce qui est particulièrement intéressant puisqu’elle utilise des codes dits féminins (le rose et les paillettes par exemple) tout en les confrontant à des objets ou figures plus agressives (le serpent ou bien le couteau caché dans le peigne). Cette reprise des codes féminins comme propos est ici exactement ce qui nous intéresse. Pourtant, ici, il n’y a pas de lien évident avec les réseaux sociaux. Une image me fait tout de même penser aux problématiques d’Instagram, celle avec le téton. Plus haut nous parlions du #Freenipples, et c’est en ce sens que cette image m’y fait penser,  lorsque ce hashtag a été mis en place, des femmes ont voulu déjouer l’algorithme d’Instagram en peignant, hybridant, photoshopant leurs tétons afin de voir les limites de la censure.  

 

Nous sommes complètement dans l’affirmation, le déplacement et la subversion. Les féministes peuvent, d’une certaine façon, s’accorder sur le pouvoir qu’ont les images stéréotypées, mais ce jeu de miroir entre anti- et pro- stéréotype ne peut durer. On accuse les bimbos de redoubler la domination, en leur imposant une nouvelle fois de nouveaux stéréotypes sur ce que devrait être une personne déconstruite. 

« Disons- le comme conséquence directe : le sujet est autant objet que l’objet est un sujet. Être propriétaire de son corps permet d’en faire toutes sortes d’usages, du plus conventionnel au plus transgressif, du plus opprimé au plus émancipé. »

La sexuation du monde : Réflexions sur l’émancipation,
Geneviève Fraisse

 

Plutôt que de poser la sexualité comme l’oppresseur, les bimbos performent l’hyperféminité pour faire la lumière sur les doubles standards des croyances relatives aux femmes. Iels sont l’objet et sujet, en toute conscience de la misogynie qui alimente la féminité, iels performent l’ultra féminité, qui devient un axe de pouvoir personnel. La féminité n’étant qu’une construction de genre, en partant de ce constat, les bimbos se réapproprient des symboliques en les confrontant à un féminisme intersectionnel. Ces symboles sont représentés par le biais des photographies où iels se mettent en scène tandis que les descriptions des images sont souvent des slogans ou arguments féministes.

Chrissy Chlapecka, créatrice de contenu TikTok pionnière du BimboTok et en conséquent du mouvement bimbo propre à la Gen Z, redéfinit l’entité de la bimbo comme étant «Une gauchiste radicale, qui est […]»
Le nouveau mouvement bimbo proclame un feminisme intersectionnel : par cela iels entendent que ce mouvement s’ouvre sur :
« une gauche radicale qui est «pro-sexe, pro-Black Lives Matter, pro-LGBTQ +, pro-choix, qui et sera TOUJOURS là pour ses filles, ses gays et ses eux ». Le nouveau mouvement ne se veut donc pas réservé aux femmes, c’est en tout cela qu’il s’inscrit dans un féminisme intersectionnel. 

Comme le disait Simone de Beauvoir, les femmes sont « la moitié d’une société mélangée », elles sont à l’intersection de plusieurs luttes. Les combats pour la liberté sexuelle et d’identité de genre sont ici particulièrement intéressants car ils remettent en question la binarité des genres, mais est ce le cas pour le travail des bimbos ?

 

Comme nous l’avons déjà vu avant, les genres se construisent sur la binarité stéréotypée homme/femme qui est celle mise en place et imposée par la société, et sont aujourdh’ui particulièrement interrogés afin de créer de nouvelles possibilités. Arvida Bystrom est une artiste interrogeant les stéréotypes de genre et notamment ceux du genre féminin. Identical Panties est constitué de deux photographies sur lesquelles on retrouve la même culotte portée par deux individus apparemment de sexes opposés. Ces culottes ont été enlevées et placées dans des pochettes plastiques sous scellé afin de ne plus savoir qu’elle culotte a été porté par quel individu. Le.a spectateur.trice est donc face à deux culottes plutôt enfantines et féminines. Ici il est question d’interroger les stéréotypes autour des sous-vêtements féminins, selon la norme patriarcale pour une femme adulte, ils faudraient que les sous-vêtements soient  sexualisants. Ce sont déjà des sous-vêtements qui ne correspondent pas à la norme de sexualisation, mais en plus un homme porte le même sous-vêtements qu’une femme ce qui ne répond encore moins à la norme. Arvida présente ses deux sous-vêtements côte à côte sans indication de qui les a portés, ce qui crée une confusion.

Ce sont des sous-vêtements genrés et conditionnés, mais dont on ne saura jamais avec quel sexe il a été en contact. Le.a spectateur.trice a- t- iel donc besoin d’avoir cette information ?

A-t-iel besoin de savoir quel sexe a été contenu par ces culottes ?